Philip Mechanicus
Né en 1889 dans une famille du prolétariat juif d’Amsterdam, l’autodidacte Philip Mechanicus a mené une brillante carrière de journaliste.
Arrêté en 1942 car il ne porte pas l’étoile jaune, il finit par être transféré dans le camp de Westerbork, où il écrira son Journal, se considérant comme un « reporter chargé de rendre compte d’un naufrage ».
D’une grande valeur documentaire, les treize cahiers qui nous sont parvenus ont été édités en 1964 sous le titre In Dépôt, dagboek uit Westerbork (En Dépôt, Journal de Westerbork).
Pour la publication française, nous avons choisi le titre Cadavres en sursis – expression chère à Goebbels.
Déporté le 8 mars 1944 à Bergen-Belsen puis, le 9 octobre, à Auschwitz-Birkenau, Philip Mechanicus y est fusillé trois jours tard.
Lundi 25 octobre
Hier, affecté au tri des plantes légumineuses. Autrement dit : des petits pois et des fèves. Besogne de prisonnier.
Le commandant tient à ce que tout un chacun accomplisse une tâche. J’ai demandé au responsable de la répartition du travail : “Pourquoi m’avez-vous affecté au tri des légumineuses ?
– Parce que vous n’êtes ni cordonnier ni tailleur. Au tri des légumineuses, vous retrouverez une foule d’intellectuels, nous avons procédé en nous en tenant aux faits.
– Depuis quand procédez-vous en vous en tenant aux faits?
– Depuis aujourd’hui. Le commandant surveille tout attentivement.»
Toujours sur le ton de la raillerie, Mechanicus dépeint une autre soirée, celle
où le commandant du camp, son épouse et cinq cents Juifs bien habillés écoutent
religieusement un orchestre symphonique au complet interpréter de la musique
aryenne dans la salle même où l’on enregistre, dans la journée, non des
concertos, mais les Juifs raflés qui arrivent à Westerbork. Le lendemain,
dimanche 13 juin 1943, Mechanicus fait une « grande promenade en bordure du camp
avec une jeune fille intelligente, qui est ici de son propre chef ». On aura
reconnu Etty Hillesum.
Pour ce qui est de l’orchestre, le commandant lui interdira peu après «
de jouer de la musique classique : une tâche trop épuisante pour des hommes et
des femmes qui travaillent toute la journée. Désormais, l’ensemble donnera de la
musique d’opérette, légère, frivole
».
Et la musique aryenne sera «
interdite au profit de la seule musique juive
». Une des multiples concessions faites par le commandant pour mieux amadouer «
ses » Juifs.
Un spectacle d’opérette tire à Mechanicus cette réflexion : « Ici, nous sommes
tous dans la merde jusqu’au cou, et pourtant, nous gazouillons.
Énigme psychologique. Musique d’opérette au bord d’une tombe béante. On aurait
préféré de la musique classique avec, en guise d’épilogue, la
Marche funèbre de
Chopin. Ou : une danse macabre, par exemple la
Pavane de
Ravel. »