Philip Mechanicus
Cadavres en sursis, Journal du camp de Westerbork
ISBN : 979-1-09317-602-4

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin
Préface de Jacques Presser
Ouvrage publié avec le soutien du Nederlands Letterenfonds
Format : 150 × 225 mm
455 pages
Parution : avril 2016

 

Né en 1889 dans une famille du prolétariat juif d’Amsterdam, l’autodidacte Philip Mechanicus a mené une brillante carrière de journaliste.
Arrêté en 1942 car il ne porte pas l’étoile jaune, il finit par être transféré dans le camp de Westerbork, où il écrira son Journal, se considérant comme un « reporter chargé de rendre compte d’un naufrage ».
D’une grande valeur documentaire, les treize cahiers qui nous sont parvenus ont été édités en 1964 sous le titre In Dépôt, dagboek uit Westerbork (En Dépôt, Journal de Westerbork).
Pour la publication française, nous avons choisi le titre Cadavres en sursis – expression chère à Goebbels.
Déporté le 8 mars 1944 à Bergen-Belsen puis, le 9 octobre, à Auschwitz-Birkenau, Philip Mechanicus y est fusillé trois jours tard.

Lundi 25 octobre

Hier, affecté au tri des plantes légumineuses. Autrement dit : des petits pois et des fèves. Besogne de prisonnier.
Le commandant tient à ce que tout un chacun accomplisse une tâche. J’ai demandé au responsable de la répartition du travail : “Pourquoi m’avez-vous affecté au tri des légumineuses ?

– Parce que vous n’êtes ni cordonnier ni tailleur. Au tri des légumineuses, vous retrouverez une foule d’intellectuels, nous avons procédé en nous en tenant aux faits.

– Depuis quand procédez-vous en vous en tenant aux faits?

– Depuis aujourd’hui. Le commandant surveille tout attentivement.»

Toujours sur le ton de la raillerie, Mechanicus dépeint une autre soirée, celle où le commandant du camp, son épouse et cinq cents Juifs bien habillés écoutent religieusement un orchestre symphonique au complet interpréter de la musique aryenne dans la salle même où l’on enregistre, dans la journée, non des concertos, mais les Juifs raflés qui arrivent à Westerbork. Le lendemain, dimanche 13 juin 1943, Mechanicus fait une « grande promenade en bordure du camp avec une jeune fille intelligente, qui est ici de son propre chef ». On aura reconnu Etty Hillesum.
Pour ce qui est de l’orchestre, le commandant lui interdira peu après «
de jouer de la musique classique : une tâche trop épuisante pour des hommes et des femmes qui travaillent toute la journée. Désormais, l’ensemble donnera de la musique d’opérette, légère, frivole ».
Et la musique aryenne sera «
interdite au profit de la seule musique juive ». Une des multiples concessions faites par le commandant pour mieux amadouer « ses » Juifs.
Un spectacle d’opérette tire à Mechanicus cette réflexion : « Ici, nous sommes tous dans la merde jusqu’au cou, et pourtant, nous gazouillons.
Énigme psychologique. Musique d’opérette au bord d’une tombe béante. On aurait préféré de la musique classique avec, en guise d’épilogue, 
la Marche funèbre de Chopin. Ou : une danse macabre, par exemple la Pavane de Ravel. »