Chorégraphie : Maurice Béjart
Musique : Arnold Schoenberg, Joël Engel,
Musique traditionnelle juive
Décors et costumes : Thierry Bosquet
Jérusalem, mai 1988
Jorge Donn, Grazia Galante, Gil Roman, Axelle Arnouts
et le Béjart Ballet Lausanne
     
"Le Dibouk" est inspiré d'une légende hassidique. Dans un bourg juif, deux amis ont échangé la promesse de marier leurs enfants. Le père du garçon est mort laissant celui-ci dans le dénuement. Peu importe, Hanan s'adonne à l'étude de la Kabbale. Le riche Sender n'entend point donner sa fille Léa à un pauvre. Mais un amour mystique rapproche les jeunes gens. Sender marie Léa au fils d'un autre gros bonnet. Hanan meurt de chagrin, mais son âme désespérée - le dibouk -, prend possession de Léa et se lamente et vocifère par sa bouche. Sender amène sa fille au tsadik, rabbin miraculeux, pour qu'il l'exorcise. Le dibouk est contraint de céder. Léa est libérée; mais au moment où le dibouk la quitte, la vie lui échappe. Les âmes des amoureux se réuniront dans l'au-delà.

(in "L'Expressionnisme dans le théâtre européen", CNRS, Paris, 1971)
 
 

CHALOM AN-SKI

De son vrai nom Solomon Zainwil Rapaport, écrivain et folkloriste, né à Chasnik (Russie blanche) en 1863, mort à Varsovie, en 1920. À l'âge de 29 ans, après avoir séjourné en Allemagne et en Suisse, il s'établit à Paris. Durant six années, il est le secrétaire du philosophe révolutionnaire Piotr Lavrov. En 1905, retour en Russie où il rallie le Parti Social-révolutionnaire. Il commence à rédiger des légendes folkloriques, des contes hassidiques et des histoires ayant pour sujet la pauvreté à laquelle sont réduits les juifs russes.

De 1911 à 1914, Chalom An-Ski prend la tête d'une expédition ethnographique en Volhynie et en Podolie, deux régions d'Ukraine. Sa connaissance du folklore lui suggère une pièce primitivement intitulée "Tsvishn Tsvey Veltn" (Entre deux mondes), et rebaptisée par la suite "Le Dibouk".

La première guerre mondiale le voit se consacrer à l'aide aux victimes juives. Elu membre de l'Assemblée constituante de toutes les Russies, en 1917, au sein du Parti Social-révolutionnaire, il s'établit pourtant, deux ans plus tard, à Varsovie. Là, il prend part à la fondation d'une société ethnographique juive. C'est à titre posthume que sera publié, de 1920 à 1925, l'entier de son œuvre (poèmes, pièces, mémoires, etc...), 15 volumes au total. 

CHRONOLOGIE

1905 La première révolution russe s'accompagne d'une certaine libéralisation. Des représentations théâtrales peuvent être données dans toutes les langues.

1907 Création d'un théâtre hébreu ambulant en Lithuanie.

1909 Formation du cercle dramatique Habima, à Biélostok (Biélorussie).

1910 Nouvelle interdiction du théâtre yiddish en Russie.

1916 Création de la troupe juive de Vilna, la "Jérusalem de Lithuanie". Répertoire tiré de la littérature yiddish contemporaine.

1917 Première représentation du "Dibouk" de Chalom An-Ski à Vilna. Écrite primitivement en russe, cette pièce est traduite successivement en yiddish et en hébreu.
La Révolution ouvre aux compagnies théâtrales juives les portes de Moscou. Stanilavski accorde son soutien au Théâtre Habima en déléguant son disciple Eugène Vakhtangov.

1918 Ouverture du Studio Habima à Moscou; premier spectacle en hébreu.

1922 "Le Dibouk" au Théâtre Habima, mise en scène : E. Vakhtangov; scénographie : Nathan Altmann; musique : Joel Engel.

1926 Tournées du Habima en Europe; puis départ définitif d'Union soviétique et installation à Berlin. Joel Engel publie sa "Suite Hadibuk" (op.35).

1927 "Le Dibouk" est présenté au Studio des Champs-Elysées, à Paris, par Gaston Baty.

1930 Nouvelle mise en scène de Gaston Baty au Théâtre Montparnasse.

1934 Création à La Scala de l'opéra "Il Dibuk" de Lodovico Rocca, livret de Renato Simoni, d'après An-Ski.

1957 Venu d'Israël, le Théâtre Habima présente "Le Dibouk" au Théâtre des Nations, à Paris. Maurice Béjart assiste au spectacle.

1987 En tournée en Vilna, Maurice Béjart entrevoit, durant son sommeil, quelques "flashes" de ce "Dibouk" dont l'action reste floue dans son souvenir. Le matin, alors qu'il descend prendre son petit-déjeuner à la cafétéria de l'hôtel, il confie à une danseuse, comme mû par une intuition : "J'ai l'idée d'un ballet qui sera pour toi!" L'impresario de la tournée devant retourner à Paris, le chorégraphe lui demande de lui ramener un exemplaire du texte du "Dibouk". Et c'est lorsque, quelques jours plus tard, il a l'édition française en main qu'il apprend que la pièce a été créée, septante ans plus tôt, dans cette ville de Vilna précisément. 

 
UN THEATRE DU GESTE
Peu de pièces conjuguent aussi bien le verbe et le geste que "Le Dibouk" de Chalom An-Ski. La mise en scène qu'Eugène Vakhtangov règle à Moscou, en 1920-22, pour le Théâtre Habima fait nettement appel au langage muet du corps expressif. La gesticulation naturelle des acteurs - des amateurs encore - lui inspire une gestuelle, de caractère expressionniste, appropriée à sa "lecture" du texte ou plutôt à la vision qu'il en conçoit. D'origine arménienne, Vakhtangov ne parle pas l'hébreu. Une large part du public du Théâtre Habima non plus. Le tout est donc de rendre compréhensible l'action, non seulement par des modulations vocales fortement accentuées, mais aussi par le jeu du corps tout entier.

Pour le metteur en scène, mains et bras doivent composer une "symphonie".
"Les mains sont les yeux du corps. Réfléchissez aux mains que doit avoir votre personnage. Comment marchez-vous ? Quel genre de mains et de démarche vous souffle votre fantaisie ? Aimez, chérissez l'image que vous représentez, attachez-vous à son sens profond, mais passionnez-vous pour la forme qui l'exprime. Nous n'aimons pas assez la forme".

Accordés au maquillage heurté des visages - nez bleu, par exemple -, les gestes traduisent la vigueur des caractères, la violence de la passion muette comme la force implacable du destin.

Danse macabre des pauvres à la noce - "peloton grouillant de débris humains" selon un commentateur de l'époque -, soubresauts désarticulés de Léa alors qu'elle est possédée par le Dibouk, puis ballet extatique ponctuant l'exorcisme... Sur la musique de Joel Engel, nourrie d'airs folkloriques et de mélopées liturgiques, le Théâtre Habima accomplit le rêve de Vakhangov : cristalliser "les symboles et les porter à la plénitude de leur expression". 

LA MUSIQUE SELON MAURICE BEJART

La musique de ce "Dibouk" est constituée d'un montage d'airs populaires juifs d'Europe de l'Est, de fragments de la bande originale de la pièce signés Joel Engel, ainsi que de compositions d'Arnold Schönberg. Pourquoi Schönberg? Il m'est revenu à l'esprit, un jour, que j'avais officié, en 1962 ou 1963 au Théâtre des Champs-Elysées, à Paris, comme récitant pour "Un survivant de Varsovie" de Schönberg, justement. J'ai réécouté l'enregistrement de ce concert, et je me suis rendu compte que l'œuvre de Schönberg est très proche de ce que je cherchais, pour deux raisons.

D'une part, après être revenu au judaïsme, ce compositeur était très pratiquant. De l'autre, il est l'inventeur de la musique sérielle. Or il me semble que cette musique ne peut être le fait que d'un familier de la Kabbale. La Kabbale est, en effet, un jeu entre les chiffres et les lettres, un jeu à la fois mathématique et mystique. Et, en musique, qu'y a-t-il de plus mathématique que le dodécaphonisme ?

(Propos recueillis par J.-P. Pastori)

Le montage musical du ballet de Maurice Béjart s'ouvre par le prélude de la "Suite Genesis" d'Arnold Schönberg. Suit une alternance d'airs traditionnels (divers interprètes) et d'extraits de la musique de scène du "Dibouk" de Joel Engel par le Théâtre Habima. De Schönberg encore, le chorégraphe a retenu le "Concerto pour violon" (1er mouvement et final) avec Pierre Amoyal et le London Symphony Orchestra, une "musique d'accompagnement pour une scène de film" (Pierre Boulez et le BBC Symphony orchestra), ainsi que la fin de "Un Survivant de Varsovie op. 46".
 

ARNOLD SCHOENBERG

Arnold Schönberg a sans doute été le musicien le plus combattu de toute l'histoire de la musique. Né à Vienne, le 13 septembre 1874, mort à Los Angeles, le 13 juillet 1951, il suscita de vives controverses dès 1908 déjà - première œuvre atonale : "pièces pour piano op.11" - et surtout à partir de 1922 - la dernière pièce de son opus 23 pour piano est construite sur une série de douze sons.

"Considérant qu'il n'y a pas de notion fondamentale de "dissonance", mais seulement un degré de "consonance" plus ou moins lointain, Schönberg a cherché à se libérer de la hiérarchie du système tonal" (R. de Candé). C'est de ce dodécaphonisme que relève notamment son chef-d'œuvre, l'opéra "Moïse et Aaron" (1930-1932). Pédagogue remarquable, il compta Berg et Webern parmi ses premiers élèves, à Vienne. Plus tard, ayant été déchu de ses fonctions de professeur à l'Académie des Arts de Berlin par le régime nazi, il partit pour les Etats-Unis. C'est là qu'il composa son "Concerto pour violon" et "Un survivant de Varsovie".
 

JOEL ENGEL

Compositeur et éditeur de musique, né à Berdyansk (Russie), en 1868, mort à Tel Aviv en 1927. Formation à Kharkov et au Conservatoire de Moscou; après quoi, il assure pendant vingt ans la critique musicale du journal Russkiye Vedomosti. Sa carrière prend un virage lorsque, dès 1900, il commence à adapter des chants folkloriques juifs et à les donner en concert. Il participe, en 1908, à la fondation de la Société pour la musique folklorique juive. Et, dès 1912, aux côtés de Chalom An-Ski, il fait partie de l'expédition ethnographique en Russie du Sud. Ce qui l'amène à écrire, sur la base de mélodies et chants traditionnels, la musique de scène du "Dibouk" qu'il publie plus tard sous la forme d'une "suite pour orchestre". en 1924, Joel Engel s'établit à Tel Aviv. Il se voue dès lors à la composition de chants "hébreux-palestiniens".

Textes établis par Jean-Pierre Pastori