Camp de Jargeau

Jargeau, le camp des parias

Il y a 60 ans, en décembre 1945, fermait le camp de Jargeau. À partir de 1941, les autorités françaises vont sur ordre des nazis y interner des familles entières de tziganes, de nomades mais aussi des prostituées et plus simplement des marginaux. Retour sur une persécution oubliée.

Ouverture en mars 1941

Construit en 1939 pour accueillir des réfugiés de « la drôle de guerre », Jargeau ouvre ses portes en mars 1941 sur ordre des allemands qui demandent aux autorités préfectorales d'interner tous les nomades. Alors que le génocide des tziganes a déjà débuté outre-Rhin, les nazis n'ont pas, en France, de plan de balayage bien établi comme pour les juifs. Pourtant en quelques mois, les gendarmes français vont rafler des familles entières de nomades dans le Loiret, le Loir-et-Cher, l'Eure-et-Loir et le Cher. Dépouillés de tous leurs biens, hommes, femmes et enfants vont se retrouver internés à Jargeau, durant quatre ans et demi pour certains. « Si, ces persécutions ont été réalisées de façon aussi efficace, c'est que les autorités françaises ont activement collaboré », précise Benoît Verny. « Il y a bien eu quelques protestations liées à l'arrestation de “forains”, mais globalement ce dispositif ne faisait que s'inscrire dans la vieille méfiance de l'administration française vis à vis des tziganes et du mode de vie nomade en général. »

 

 

Le nomade, un suspect désigné

Ainsi depuis 1912, une loi impose aux nomades de tous âges, de porter en permanence sur eux un carnet anthropométrique d'identité qu'ils sont obligés de présenter aux autorités à chacun de leur déplacement. Il est conçu sur le modèle des casiers judiciaires et fait donc d'eux des « suspects à priori ». Accusés de tous temps par les populations de la moindre rapine, de propager le typhus, la gale, d'être même des espions au service de l'ennemi, les tziganes seront dès 1940 astreints à résidence par les autorités. « En les privant de leur mode de vie nomade, on les prive de toutes ressources et on les contraint presque à voler les poules pour subsister », souligne l'historien du Cercil. Finalement dans ce contexte, la demande des allemands ne suscite que peu de protestations et pour ainsi dire arrange tout le monde, élus et administration en tête. Seules s'élèveront quelques voix du côté de l'Assistance sociale et des religieux.

Placé sous la direction d'un fonctionnaire de la préfecture et surveillé par des gendarmes et des douaniers français, le camp de Jargeau offre pourtant des conditions de détention déplorables. Discipline de fer, nourriture de mauvaise qualité, maladies, manque d'hygiène, malgré quelques visites de la Croix-Rouge et l'installation d'une école pour les enfants, la vie au camp est effroyable.

Aux nomades et autres marginaux déjà internés vont, en 1942, s'ajouter des prostituées, celles dites « clandestines ». Pour tenter de racheter ces quelques 300 femmes et leur donner l'envie de retrouver une profession “honorable” aux yeux de la société, celles-ci seront confiées aux soins spirituels des sœurs d'un couvent orléanais. Le reste du temps elles seront employées pour quelques sous dans un atelier de réfection de sacs en toile implanté directement dans le camp par une société des environs. Les hommes internés au camp fourniront, eux-aussi, une main d'œuvre bon marché et corvéable aux entrepreneurs de la région.

L'un des faits marquants de l'histoire du camp de Jargeau est que l'internement des tziganes y est poursuivi bien après le départ des troupes allemandes. Dans une lettre datée du mois d'octobre 1944, le ministère de l'Intérieur précise ainsi aux préfectures que la situation du pays, encore en guerre, ne permet pas encore de libérer les populations de tziganes internés. Une mesure qui en dit long sur l'indéfectible méfiance des autorités vis à vis des nomades. De même, nombres de maires écriront aux ministères pour protester contre le retour éventuels des tziganes sur le territoire de leurs communes. Libérés malgré tout, certains seront parfois ré-internés jusqu'au mois de décembre 1945.

Une libération tardive

Il fallut attendre une décision nationale de liquidation de tous les camps d'internement pour que celui de Jargeau libère ses prisonniers. L'un des rares témoignages recueillis par Benoît Verny auprès d'un tzigane interné enfant à Jargeau retrace cette libération. « On nous a ouvert les portes et on nous a dit va-t’en ! Après ces années passées dans le camp avec ma famille, nous n'avions plus rien et nulle part où aller. » Livrés à eux-même, sans moyens de subsistance, les tziganes reprendront leur existence nomade, les prostituées cesseront leur activité ou l'exerceront officiellement. En marge par nature, il s'en est fallu de peu que les persécutions dont ils ont été victimes ne sombrent dans l'oubli.

Sylvain Brient

Titre : Le Camp de Jargeau
Auteur : Pascal Vion
Co-auteur : Serge Klarsfeld

Éditeur : Éditions Cercil
Lieu : Orléans
Date de parution : 01/05/2010