Jaromir Weinberger
(1896-1967) : Frühlingsstürme (Tempêtes
de printemps) (1933)
Opérette en trois actes
Livret de Gustav Beer
Reconstituée et arrangée par Norbert
Biermann
Berlin, Komische Oper, 25 janvier 2020, 19h
Frühlingsstürme de Jaromir
Weinberger : une œuvre disparue corps et biens qui
eut la malchance d’être créée le 20 janvier 1933, à
l’Admiralpalast et représentée 20 fois. En mars, les
nazis sont au pouvoir et vont fermer l’Admiralpalast.
Weinberger, juif, devra quitter l’Allemagne. La
partition est perdue. Quelques reprises en tchèque
après la guerre, mais nulle trace depuis. Fin de
l’histoire.
L’un des axes de la politique de Barrie Kosky à la
Komische Oper est de réhabiliter des œuvres –
notamment des opérettes- oubliées de compositeurs
essentiellement juifs qui firent les beaux jours de
la République de Weimar, dont personne ne contestera
la richesse ni la diversité culturelle. Ainsi de
cette dernière opérette de la République de Weimar,
dont on a retrouvé une réduction pour piano, par
chance très précise et indiquant aussi des éléments
de l’instrumentation. Le travail de reconstitution a
été confié à Norbert Biermann qui mit trois ans à
réélaborer la partition qui renaît littéralement de
ses cendres, en ce 25 janvier 2020, 87 ans à
quelques jours près après la création berlinoise.
Et l’œuvre se découvre, magnifiquement écrite et
émouvante, prête non à une nouvelle
carrière, mais simplement à entamer sa carrière. Le
triomphe obtenu ce samedi laisse bien augurer de la
suite.

Trucs en plume : Tansel Akzeybek (Ito) Vera-Lotte Boecker (Lydia)
C’est donc une belle histoire que celle de
Frühlingsstürme (Tempêtes de Printemps)
qui renaît après 87 ans de silence et d’oubli. Jaromir
Weinberger est un compositeur tchèque qui a vécu et enseigné
aux USA dans les années 20, et qui après 1938 devra fuir son
pays et s’installer de nouveau aux Etats-Unis, où,
dépressif, il se suicidera en 1967 atteint d’une tumeur au
cerveau. On lui doit plusieurs opérettes et opéras, dont le
plus célèbre est une des prochaines créations de la Komische
Oper en mars prochain, Schwanda, der Dudelsackpfeifer
(Schwanda, le joueur de cornemuse) créée à Vienne
en allemand par Clemens Krauss, après avoir été créée
en langue originale en 1927 au Théâtre National de Prague,
et qui fut aussi représentée au MET (Artur Bodansky) et à
Covent Garden (Clemens Krauss encore) ainsi qu’à Buenos
Aires.
Frühlingsstürme a été créé rien
moins que par Richard Tauber, le rôle de Lydia Pawlowska
étant tenu par Jarmila Novotná, qui fit une grande carrière
de soprano au MET, mais qui tourna aussi des films, y
compris une version de La fiancée vendue par Max
Ophüls. De bonnes fées s’étaient donc penchées sur le destin
de cette opérette dont la carrière fut brutalement
interrompue.
Comme la plupart des œuvres de l’époque interdites ou
détruites par les nazis, Frühlingsstürme
ne fut pas reprise après-guerre, et fut oubliée. D’autres
modes, d’autres œuvres, d’autres styles régnaient
après-guerre, et le monde de l’opérette a été marqué
profondément par l’american style (voir par exemple
la manière dont Im weiss’n Rossl
(L’auberge du cheval blanc) a été complètement transformé
par l’influence américaine. Et ces triomphes de la
République de Weimar furent complètement et oubliés et
supplantés.
Et si l’on s’intéresse aujourd’hui à
Frühlingsstürme c’est d’une part que la
musique en est exceptionnelle et que la trame est très
particulière, puisqu’elle se passe en Mandchourie durant la
guerre russo-japonaise (1904–1905). Kosky faitd’ailleurs
remarquer que l’opérette aime beaucoup la guerre, à
commencer par La Grande Duchesse de Gerolstein,
d’Offenbach, parce que la guerre étant désordre, permet des
délires et des folies sur la scène.
La trame raconte l’histoire d’un grand amour qui se termine
par une séparation et un adieu entre une comtesse russe et
un officier japonais, et fait inévitablement penser au
Pays du Sourire de Franz Lehár,
mais aussi à Madama Butterfly en moins tragique, ou à
d’autres histoires d’amour impossible ou difficiles, comme
Eugène Onéguine, dont l’histoire
est assez proche, notamment au dernier acte. De toute
manière en ces premières décennies du XXe siècle, l’amour
d’une russe et d’un japonais n’était pas forcément habituel
et ces amours « mixtes » sont promises à l’échec voire
au drame.
À cette histoire est liée aussi une affaire d’espionnage sur
fond de guerre. La capitaine Ito, officier japonais est un
espion qui a réussi à s’introduire comme majordome auprès du
général en chef de l’État-major russe, Vladimir Katchalov
(rôle parlé). Lydia Pawlowska se trouve en Mandchourie par
un hasard qui la fait soupçonner elle aussi aussi
d’espionnage. Elle a jadis aimé Ito d’un fol amour, mais ils
se sont perdus de vue et elle est désormais l’objet d’une
cour assidue du général Katchalov. Mais elle retrouve son
Ito, sous les traits du majordome qui est pris entre son
devoir d’espion et son amour. Arrestations, séparations,
condamnations à mort, coups de feu, mais finalement Ito
réussit à s’échapper, Katchalov à la demande de Lydia
fermant les yeux sur ce prisonnier, au risque d’être limogé.
Tous se retrouvent, à la fin de la guerre, à San Remo,
dans un hôtel où sont négociées les conditions de la paix.
Les hôtels aussi sont des lieux privilégiés de l’opérette,
il s’y passe toujours une foule de choses… Ito est devenu le
plénipotentiaire japonais. Croyant avoir été trahi par Lydia
et désespéré, il s’est marié dans l’intervalle… Mais il
retrouve à l’hôtel de San Remo sa chère Lydia et ils sont
bien près de recommencer (ou continuer) leur histoire, mais
la raison prévaut, et Ito reste avec sa femme tandis que
Lydia épouse Katchalov, chacun étant conscient que l’amour
n’est pas mort, mais qu’il est plus raisonnable de laisser
les choses en l’état (ce que l’appellerai le syndrome
d’Onéguine…)
Il s’agit donc d’une histoire douce-amère, dans une ambiance
de guerre où tous les personnages sont plutôt positifs et
tolérants, c’est une des marques de l’opérette, où aucun des
personnages n’est ridicule, et où tous portent une tendresse
inhérente qui fait le charme indéniable de cette œuvre. Il y
a des espions, il y a la guerre, il y a une violence
sous-jacente, mais il y a toute cette intrigue traversée par
l’amour, et portée par deux couples, le couple sérieux
Ito/Lydia et le couple plus comique et léger Roderich
Zirbitz le journaliste et la jeune Tatiana, fille du général
Katchalov (Papsi pour les intimes). Roderich est le chasseur
de scoops qui a réussi des photos compromettantes du
général, qui lui en veut donc et refuse de lui donner sa
fille. Une intrigue dans l’intrigue où Katchalov perd à tous
les coups.
Les personnages principaux sont tous tendres, c’est un fait
indéniable, mais chacun joue son jeu de masques, si bien
qu’à chaque action, il y a des arrières pensées et que
chacun a quelque chose à cacher, Ito aime Lydia, mais est un
espion en mission, il doit donc aussi la trahir ou la fuir,
Katchalov le général aime Lydia, mais il la soupçonne
d’espionnage et lui tend un piège, le journaliste est une
sorte de Fregoli qu’on voit en cuisinier, puis en magicien
pour pénétrer l’Etat-major russe, Tatjana, la fille de
Katchalov ne cesse de rouler son père dans la farine, et
pour finir fait croire à son mariage, alors qu’elle n’a pas
épousé le journaliste Roderich Zirbitz. Bref rien n’est
stable, rien n’est sûr, et Kosky y voit aussi un signe de
l’instabilité des temps et d’une époque de forte agitation
politique et sociale, marquée par la montée du nazisme et la
crise des sociétés.
Car le travail sur cette œuvre, tout comme du les
exhumations de Paul Abraham ou d’autres œuvres de la période
qui marquèrent la Berlin de la république de Weimar, est
d’abord réhabilitation d’une période et d’artistes que
l’arrivée du nazisme a écrasés, et fait disparaître
quelquefois au propre, hélas, quelquefois au figuré. Puisque
ces œuvres ont été effacées de la mémoire collective et que
la période même de la République de Weimar, l’un des moments
artistiquement et culturellement les plus riches de
l’histoire allemande et européenne, dont les juifs furent
souvent les animateurs, dans tous les arts, a été écrasée
par son histoire politique d’instabilité et de faiblesse.
Ainsi donc Kosky, juif australien installé en Allemagne,
dans une ville qui fut et reste la plus ouverte d’Europe,
fait acte de civisme et d’engagement, sans discours
superflus, par une simple politique artistique dont le
succès prend le public (qui afflue) à témoin : ça rit, ça
sourit, c’est rempli de jeunes, c’est un public vivant,
réactif. Qu’on est bien à la Komische Oper !
Le coup de génie de Kosky, c’est de dire quelque chose de
très sérieux, d’autant plus sérieux par les temps qui
courent où les vérités historiques sur la Shoah sont mises
en doute par des pourritures qui commencent, en
Allemagne et ailleurs, à avoir pignon sur rue (voir
l’article d’Igor Levit que nous avons traduit dans Le Blog
du Wanderer), en ne tenant pas de discours
moralisateur ou monitoire, mais en faisant rire, sourire, et
pleurer, en remettant au goût du jour des œuvres que la
barbarie/la pourriture avait enterrées. En montrant leur
valeur, en montrant que 90 ans après, elles fonctionnent,
elles font rire, elles attirent le public, il met le doigt
du même coup sur leur qualité intrinsèque et sur les
mécanismes totalitaires, raciaux, barbares, qui les avaient
annihilées. Il répond par l'art, par le jeu, par le rire aux
tendances délétères du monde d’aujourd’hui. Et c’est
très fort.
Mais il ne suffit pas de réhabiliter, et on a vu plus haut
quel temps il a fallu pour révéler
Frühlingsstürme (dont la Première le 26
janvier coïncidait plus ou moins avec les 75 ans de la
libération d’Auschwitz), il faut aussi pour faire honneur à
l’œuvre, que le spectacle soit incontestable. Et il
l’est évidemment, dans une mise en scène époustouflante et
en même temps très épurée, apparemment simple et rigoureuse
qui est un feu d’artifice d’invention, de joie, de
tendresse, si bien qu’il laisse le public à la fin avec la
seule envie qui vaille, celle de revenir voir le spectacle.

Box et lampadaire : minimalisme / Tansel Akzeybek (Ito)
Le principe est comme souvent chez Barrie Kosky (voir la
longue interview qu’il nous avait concédée à Dijon : lien
ci-dessous) celui de la boite (décor de Klaus Grünberg et
Anne Kuhn), du cube géant, de la Box (le Jack in the box
qui surgit de la boite) une box qui s’ouvre et se ferme, se
déploie, et qui à chaque fois adopte une ambiance
particulière, par le jeu de décors minimalistes : les
lampadaires de papier rouges suffisent pour indique la Chine
ou l’Asie par exemple.
Le lever de rideau est à ce titre emblématique : la « box »
s’ouvre et nous nous trouvons autour d’une table, enfumée,
éclairée comme dans un tripot. On a l’impression d’une
maison de jeu…eh non ! Ce jeu, c’est le jeu de la guerre et
c’est une réunion stratégique d’État-major où l’on bouge les
soldats comme des boules de roulette…de roulette russe bien
entendu…puisque c’est de l’armée russe qu’il s’agit. Par
cette seule image initiale Kosky en dit plus long sur la
guerre que bien des discours (en cela on pense à
La Grande Duchesse de Gerolstein
d’Offenbach). La guerre, c’est un jeu où les puissants
s’amusent avec les pions que sont les vies humaines et les
soldats…
Car cette image si surprenante, évidemment s’enchaine
ensuite par des scènes désopilantes (celle du journaliste
cuisinier notamment qui doit faire des bouchées à la reine
brunes ou blanches et où le général dit « brunes,
naturellement » avec la connotation à la couleur
brune…Bref, cette boite d’où sortent idées, scènes, et
personnages devient vite coffre aux merveilles, qui se
refermera lors de la dernière image, au dernier acte, où Ito
dans un dernier effort pour rejoindre Lydia, trouvera
boite close.
Cette boite qui est boite de jeu est la boite de tous les
possibles , celle où on va croire à la paix, à la guerre, à
l’amour, celle qui va se transformer tour à tour pour
figurer nos rêves, mais aussi notre culture, nos préjugés,
nos références.
Et la mise en scène de Barrie Kosky est un merveilleux
artisanat qui est rythme, mécanique de précision, et aussi
un étonnante capacité à construire une mécanique avec peu de
choses, un grand lampadaire suffit pour donner une ambiance,
des costumes (de Dinah Ehm) qui oscillent entre plusieurs
époques et plusieurs lieux, années trente, années folles,
époque contemporaine : la femme japonaise de Ito n’est pas
en kimono, mais il lui suffit d’un déhanchement, d’une
manière de porter un châle ou une robe, et elle donne l’idée
du kimono de la japonaise, les chinois sont tous en noir,
avec des costumes très sobres de subalternes, mais aucun
personnage asiatique n’est grimé, aucune « yellow face » :
un costume vaguement chinois et un bonnet suffisent à donner
une identité : on est au théâtre et on y croit. Dans une
opérette où russes, chinois et japonais se retrouvent en
Mandchourie et parlent tous en allemand, les questions
identitaires se posent d’une autre manière…
On est à l’opérette, il y a des dialogues parlés, des
ballets comme toujours réglés par Otto Pichler, le
chorégraphe attitré, avec cette fois l’emploi exclusif de
danseuses (alors que dans Anatevka
le ballet n’était composé que de danseurs, et qu’il était
mixte – mais sans différentiation de costumes- dans
Die Perlen der Cleopatra) tantôt style fox
trot, tantôt style Lido avec des trucs en plume, et
escalier, comme dans la comédie musicale américaine logée
aux Ziegfeld Follies, avec des intermèdes qui ont été
développés et même des inventions comme l'ensemble final
(c'est plutôt un air final de l'héroïne ou du couple des
héros qu'on attend) de tous les protagonistes.

Ensemble final : Alma Sadé (Tatjana), Dominik Köninger (Zirbitz), Stefan Kurt (Katchalov) Vera-Lotte Boecker (Lydia) Tansel Akzeybek( Ito)
Car Kosky souligne qu’il en va de l’opérette comme du répertoire baroque, elle s’adapte au lieu, elle s’adapte au public, elle s’adapte aux nécessités. Nous sommes une époque qui a le culte du respect de l’œuvre, et de son intégrité « toute l’œuvre et rien que l’œuvre », qui ne supporte pas que tel ou tel moment soit coupé, (avec des polémiques infinies), alors qu’aux temps baroques et même au XIXe, les opéras étaient adaptés aux lieux, aux chanteurs, aux humeurs, avec des airs d’autres œuvres ou d’autres compositeurs intégrés si nécessité. Alors Kosky (sur une œuvre qui est inconnue et reconstituée, et donc sans danger que le puriste du coin n’intervienne) a donc rallongé des ballets, imaginé des intermèdes, adapté l’opérette à sa vision, prenant d’ailleurs appui sur une musique elle-même complètement ouverte à tous les genres. Kosky est musicien, il sait ce qu’il fait et sait parfaitement qu’à l’opérette, c’est le tempo, le rythme qui compte. Et ici il est haletant. Car l’œuvre telle qu’elle est présentée alterne chant, mime, ballet, dialogues sans jamais connaître de rupture, ménageant l’alternance d’éléments émouvants et d’autres désopilants, et quelquefois les deux, comme cette fabuleuse scène de l’acte II où Lydia promet de se donner à Katchalov s’il sauve Ito, et où celui-ci tout à son amour éperdu se « prépare » dans une longue scène muette en constatant son âge, sses capacités physique, et finit par chanter (c’est l’extraordinaire acteur Stefan Kurt qui joue Katchalov, rôle parlé) avec une voix grêle qui n’est pas une voix d’opéra l’air de Lenski d’Eugène Onéguine, en russe, et qui fait passer tour à tour du fou rire à l’émotion. Un moment pareil est inoubliable tant il est suprêmement interprété, mais l’idée de l’air de Lenski, tiré d’Eugène Onéguine dont le dernier acte ressemble tant au dernier acte de l’opérette de Weinberger est simplement un joyau.
Pour que tout réussisse, il aussi réunir une distribution
sans failles. Elle est dominée par le rôle parlé de
Katchalov, interprété par l’acteur Stefan Kurt dont nous
venons d’évoquer l’un des grands moments : il réussit une
performance éblouissante, passant du rire aux larmes, de
l’émotion à la trahison, de l’autorité, voire de
l’autoritarisme à la faiblesse, son visage si plastique,
incroyablement expressif, à la fois débonnaire et roublard
est fabuleux à observer : il vaut à lui seul le détour, mais
il y a tous les autres, dont tous les rôles principaux sont
tenus par les membres de la troupe, dont on mesure ici la
qualité et l’engagement, signe de l’absolue supériorité du
théâtre de troupe lorsque l’ambiance de la maison atteint ce
degré de cohésion : Dominique Köninger, baryton, chante le
journaliste correspondant de guerre Roderich Zirbitz qui
essaie de s’introduire dans l’État-major pour tirer des
photos et qui en même temps séduit (sincèrement) la fille du
général Katchalov (Tatiana), avec ses transformations, sa
vivacité, sa chaleur communicative, et aussi un beau timbre
velouté, à ses côtés la jeune soprano Alma Sadé, vive,
lumineuse, espiègle, à la voix suraiguë et au rythme si
ébouriffant. Et puis il y a l’autre couple, central, Lydia
Pavlovska chantée par Vera-Lotte Boecker, a la voix
magnifiquement contrôlée et qui sait donner à ce chant
toutes les couleurs voulues, de la vamp fatale à la Garbo à
l’amoureuse éperdue. Son jeu est presque cinématographique,
le personnage voulu par Kosky en fait une Madone des
sleepings sortie d’un film des années trente, le personnage
est parfaitement incarné, y compris dans ses émotions, dans
sa manière de passer de la mondaine à l’amoureuse, dans sa
justesse de ton. Son chant a la couleur voulue, le lyrisme
voulu avec une belle technique : magnifique incarnation.
Ito c’est Tansel Akzeybek, lui aussi en troupe à la Komische
Oper, ténor lyrique qu’on vit pour la première fois à Saint
Etienne dans L’Elisir d’amore et
qui est devenu depuis aussi un pilier de Bayreuth
(Meistersinger avec Kosky et Jordan, mais aussi Tristan avec
Thielemann et Katharina Wagner). Avec ses moyens, avec une
voix qui n’est pas si grande, mais bien posée et toujours
bien projetée, il reprend le rôle qui fut de Richard Tauber,
aux aigus notables, avec une délicatesse qui lui est
spécifique et une humanité qui en fait un personnage
particulièrement émouvant, notamment dans toute la dernière
partie, où le désespoir l’a saisi, en constatant que son
amour pour Lydia, réel et partagé, ne pourra plus jamais
être vécu. Belle incarnation, jamais histrionique, toujours
sensible.
Mais tous sont à citer, tant chacun est juste dans son rôle,
même les plus petits, Tino Lindenberg (le colonel Baltischev),
Luca Schaub (Le Grand-Duc), Arne Gottschling (Shibato),
Yannik Heckmann (Kawa-Kami), Martina Borroni (qui est
danseuse et interprète si justement le profil de l’épouse de
Ito avec de si justes mouvements) Sasha Goepel qui est
Strotzki, ce qui permet de savoureux jeux de mots avec
l’illustre (presque) homonyme, sans compter les douze
merveilleuses danseuses.
Et le tout est mené de main de maître par le « Kapellmeister » de la maison, Jordan de Souza, le chef canadien qui accomplit sa dernière année à la Komische Oper et à qui l’on doit déjà des soirées intéressantes (je me souviens d’un très bon Onéguine par exemple). De Souza a su trouver le rythme juste et surtout l’esprit de l’œuvre, une œuvre plus complexe qu’attendue, qui passe sans cesse d’un style à l’autre, on y retrouve Strauss et Lehar bien sûr, mais aussi du jazz, mais encore Dvorak, Smetana, Strauss (Richard) et Zemlinsky, toute une tradition idiomatique (Weinberger est tchèque), mais aussi post-romantique. Une musique incroyablement riche et raffinée, que Jordan de Souza réussit à faire entendre et surtout à faire comprendre, grâce à une direction d’une rare clarté, avec ses ruptures, avec son lyrisme, avec ses sourires et sa mélancolie : à la tête de l’orchestre qui se déchaine en pleine confiance, il réussit une vraie performance, lui qui tout au long de ces années, avec des changements de directeur musical, a incarné une continuité de qualité et surtout un certain esprit de la maison. C’est un nom a considérer avec attention parce que c’est un jeune chef vraiment excellent.
Un dernier mot : après le succès de la Première il y a la « Premierenfeier » où tout le public est convié dans le foyer (même tradition à la Deutsche Oper et à la Staatsoper – pas de réception privée réservée à des invités), les bars sont ouverts, on peut acheter à boire et à manger et le maître de cérémonie Barrie Kosky qui est l’intendant du théâtre présente un à un, tel un bateleur ou un Monsieur Loyal les protagonistes connus et moins connus de la production, c’est un moment joyeux où tous sont fêtés, et c’est surtout un moment où l’on sent quel cœur bat dans cette maison, quel esprit y règne et comment tout cela influe sur la qualité de la production globale. C’est une troupe, une maison, un ensemble, qui défend une idée collective du théâtre, allez-vous étonner que ce soit aujourd’hui des trois opéras de Berlin le plus populaire, le plus joyeux et le plus inventif !

Stefan Kurt (Katchalov)